En
tant que philosophe, Rudhyar a voulu formuler, de façon aussi
inclusive que possible, un "nouveau" système de référence
pour comprendre ce que signifie le fait d'être humain, en
particulier à une époque de crise et de transformation potentielle,
comme celle que nous traversons, et non pas établir un dogme ou une
"école" de philosophie en soi. Il a essayé de formuler
une suite logique d'images évocatrices qui permettent aux individus
qui sont prêts de franchir le pas suivant dans leur évolution, en
tant qu'individus, en tant que membres de la culture euro-américaine
et en tant que participants à l'actualisation du potentiel humain
sur la planète Terre. Et de le faire en relation avec la voie dans
laquelle s'est développée la conscience humaine pendant les deux
millénaires de la civilisation occidentale.
Son oeuvre est
dans la lignée des précédents établis par les fondateurs des six
grandes Ecoles (darshanas) de philosopie indienne et d'autres
systèmes asiatiques qui ont des implications et des applications
comportementales, psychologiques et mentales : chaque système
s'adressait au niveau de conscience et aux besoins bio-psychiques
d'une race, d'un type et d'une classe particulière d'êtres humains
et représentait, pour ceux-ci, une voie pratique pour atteindre la
prochaine condition évolutive possible. Chaque système et ses
applications pratiques étaient offerts aux personnes prêtes et
désireuses de transcender les limitations de la culture qui avait
modelé leur "mentat" et leurs schémas de comportement.
1.
L'expérience du changement
Pour
Rudhyar, l'expérience du changement est la plus fondamentale de
toutes les expériences humaines. Sa philosophie et sa psychologie
étudient la façon dont l'expérience du changement engendre la
prise de conscience de changements répétitifs, le sens du temps et
l'entitétisation de changements répétés dans des personnes ou des
objets. L'expérience de changements répétitifs fait prendre
conscience du fait que le temps est cyclique, c'est-à-dire qu'il
oeuvre sous forme d'unités quiintègrent une multiplicité
d'activités et d'évènements, l'expérience de relations répétées
avec les sources de changements amène à réaliser l'existence de
"touts" lui-même. L'espace est la généralisation et
l'abstraction de la relation.
2.
"Touts" dans le temps : cycles
L'existence
implique activité et changement ; les cycles sont des séries de
changements ordonnés. Un cycle est un tout dans le temps qui a un
commencement, un milieu (culmination) et une une fin, plus ou moins
bien définis. Il commence à l'état de "semence",
avec la libération de potentialités qui seront, au moins dans une
certaine mesure, actualisées pendant les quarts "printemps"
et "été" du cycle. La culmination du cycle, sa
"floraison" symbolique, révèle la "moisson"
d'accomplissements positifs, ou l'échec dans l'actualisation de
certaines pootentialités, ainsi que les sous-produits et les pertes
dans le cours de son développement. Pendant les phases "automnale"
et "hivernale" se forment de nouvelles "semences"
d'où procèdera le nouveau cycle au "printemps" suivant,
tandis que les "feuilles" (inévitable sous-produit) se
décomposent pour fournir la matière première brute du nouveau
cycle. Le cycle suivant (qu'il soit cosmique ou personnel) vient en
réponse au besoin qu'a cette matière brute de se voir accorder une
seconde chance d'incorporation harmonieuse.
Alors que les
cycles successifs procèdent du même modèle caractéristique de
tous les cycles, quelle que soit leur portée ou leur niveau, les
contenus de deux cycles ne sont jamais exactement les mêmes. Cela
parce que l'inter-relation de tous les facteurs en oeuvre à
l'intérieur d'un cycle introduit un élément d'imprévisible ou
d'indéterminé. Donc pour Rudhyar, il ne peut y avoir d'éternel
retour nitzschéen ; les cycles se suivent et s'échafaudent l'un sur
l'autre selon une voie sipralée. De plus, pour lui, "le concept
du cycle est, au moins potentiellement, le plus inclusif de tous les
symboles parce qu'il constitue un système de référence pour tous
les symboles (et expériences) ; il nous permet de situer et de
donner un sens structurel à n'importe quel et à tous les symboles
(et expériences). Il répond peut-être au besoin le plus profond du
"mentat" humain : le besoin d'harmoniser, au sein d'un
schéma intelligible d'ordre et d'oganisation, des idées et
croyances, des modes de sentiment et de comportement qui, même s'ils
sont radicalement différents, doivent être dotés d'une valeur
objective et historico-géographique". (cf "Planétarisation
de la Conscience" - page 238)
3.
"Touts" dans l'espace : entités
Alors
que les cycles structurent les processus d'existence dans le temps,
l'existence se manifeste spécialement dans des "touts" :
champs limités d'activités fonctionnelles en inter-relation. Les
"touts" sont "cyclocosmes" : ils ont des limites
dans le temps (le cycle d'une vie) et dans l'espace (cosmos - champ
des forces vitales).
Pour intégrer la multiplicité
d'éléments et de fonctions de tous les "touts"
existentiels, il y a un principe d'unité, UN ou SOI (Rudhyar utilise
habituellement ces mots en majuscule). Dans "Planétarisation de
la Conscience", il l'appelle le Principe de la Totalité
(Wholeness) et le lie au principe hindou atman : en lui-même, UN
n'est rien et ne fait rien ; mais, sans lui, rien (aucun tout) ne
pourrait exister.
4.
Totalité
Pour
Rudhyar, la Totalité est l'idée ultime que nous pouvons avoir du
sens d'être ... La Totalité est l'état d'être de tous les
"Touts". Etre, c'est être un "tout" qui
développe ses potentialités inhérentes au long de cycles de
changement (temps) et dans une inter-relation incessante à d'autres
"touts" (espace). Tous les "touts" sont et
doivent, par définition, être finis. Mais la Totalité n'est pas
finie parce qu'elle s'applique à tous les "touts" et n'est
limitée par aucun "tout" ou condition d'être
particulière. Cependant, la Totalité n'est pas non plus infinie
parce que le concept d'infinité (auquel les êtres humains attachent
habituellement une puissante charge émotionnelle) n'est que l'un des
pôles d'un dualisme intellectuel dont l'autre pôle est la finitude.
Tous les "touts" sont finis, mais la Totalité est
indéfinissable. Le plus que l'on puisse en dire, c'est qu'elle est
"transfinie", au sens où elle ne peut "être"
que par l'intermédiaire de "touts" opérant à n'importe
quel niveau de totalité. L'univers est une hiérarchie de "touts",
une hiérarchie de niveaux de totalité.
5.
Holarchie et dharma
Rudhyar
a forgé le terme holarchie pour représenter cette hiérarchie de
"touts" à l'intérieur de "touts" eux-mêmes à
l'intérieur d'autres "touts" ... de cycles à l'intérieur
de cycles eux-mêmes à l'intérieur d'autres cycles. C'est une
hiérarchie de contenance et non pas de commandement (comme dans les
hiérarchies gouvernementales, corporatives ou militaires). Les
"touts" (ou cycles) moindres, c'est à dire moins
inclusifs, opèrent au sein de "touts" (cycles) plus
grands, et les plus grands "touts" (cycles) régulent les
activités et rythmes des "touts" (cycles) moindres dont
chacun en remplissant une fonction au sein de plus grand "tout"
(cycle) dont il est une partie différenciée (mais aussi un "tout"),
actualise un aspect du plus grand "tout" (cycle). Cette
actualisation constitue le dharma (la destinée ou vérité d'être)
du "tout" moindre.
Il y a donc deux types de
relations au sein de l'univers "holarchique" :
1.
les relations verticales entre les "touts" moindres et les
plus grands "touts" dont ils font partie, la totalité du
plus grand "tout" (son activité et sa conscience) incluant
la totalité (activité et conscience) du "tout"
moindre.
2. les relations horizontales entre "touts"
opérant au même niveau.