Un article découvert sur "La voix des allobroges"

Gilles-Eric-Séralini

Le biologiste Gilles-Eric Séralini nous rappelle que notre planète surexploitée se dirige vers la liquidation. Si on ne se remet pas en cause, y a plus qu’à attendre le déluge.


Le professeur Gilles-Eric Séralini fait aujourd’hui l’objet de pressions et d’attaques de la part de l’entreprise Monsanto et de plusieurs organismes français et européens ayant donné des avis favorables à l’autorisation des OGM. C’est qu’ils n’apprécient guère la publication de plusieurs contre-expertises effectuées par Séralini sur trois maïs génétiquement modifiés étiquetés Monsanto, ce géant de la chimie dont le pesticide vedette, le Round Up, avait déjà été mis sur la sellette par les travaux du biologiste français. Alors qu’une pétition de soutien vient d’être lancée, nous republions l’interview que Gilles-Eric Séralini nous avait accordée lors de la sortie d’Après nous le déluge, un livre co-écrit avec le botaniste Jean-Marie Pelt dans lequel les deux scientifiques lançaient un cri d’alarme, dénonçant un saccage qui s’opère à l’échelle du vivant tout entier.

Le message était on ne peut plus clair. « L’urgence nous dicte de vous livrer notre expérience de biologistes pour que vous puissiez juger de la situation : votre situation d’êtres humains bientôt incapables de léguer à leur descendance une planète en bonne santé. Peut-être même incapables de léguer la vie telle que nous la connaissons. » Ce suicide à l’échelle du globe, cet écocide aux conséquences multiples a pour principal moteur un mode de vie fondé sur la croissance. Ce modèle économique obsolète nous conduit directement au chaos, même si le chloroforme distillé par les mass-médias tente de nous faire croire une fois de plus que tout ira bien demain, que la science réglera tous les problèmes. Mais ce ne sont pas quelques climatiseurs en plus et autres plantes transgéniques résistant à la sécheresse qui nous sauveront de la catastrophe. Une réaction commune est nécessaire tant qu’il en est encore temps. Mais avant, posez-vous deux secondes pour lire ce qui suit.

Gilles-Eric Séralini, les grands équilibres qui permettent la vie sur terre semblent désormais menacés…

Effectivement. Il y a une véritable urgence. Si les météorologues sont tous d’accord pour dire que les équilibres climatiques sont mis en péril, il n’y a pas une même unanimité en ce qui concerne les sciences du vivant. Pourtant, les faits sont là. C’est la première fois que nous connaissons une telle crise en terme de disparition des espèces. La terre a déjà vécu des extinctions massives dues à des causes environnementales –éruptions volcaniques ou comètes par exemple-, mais, cette fois, le rythme de disparition des espèces est de cinquante à deux cents fois plus rapide. Et il s’explique essentiellement par notre mode de vie.

C'est-à-dire ?

En déversant dans l’environnement des milliers de tonnes de produits chimiques, nous avons empoisonné la chaîne alimentaire. La dégradation des écosystèmes est liée à l’industrialisation massive. Ces deux derniers siècles, nous avons plus modifié les conditions de vie que durant les six premiers millions d’années de l’humanité. D’un point de vue écologique, les Trente glorieuses devraient être rebaptisées les Trente désastreuses. Depuis la dernière guerre mondiale, 25% des mammifères et 35% de batraciens ont disparu.

Qui sont les premiers touchés ?


Les grands prédateurs, puisqu’ils absorbent les produits toxiques accumulés tout au long de la chaîne alimentaire. Les ours, les dauphins, les oiseaux se retrouvent avec des cancers, des problèmes hormonaux ou des malformations sexuelles. On note de fréquentes anomalies génétiques à la naissance chez ces animaux. Les produits chimiques ont aussi un effet œstrogénique qui induit une féminisation des espèces.

Vous avez des exemples précis des effets produits par ces pollutions ?

Dans les années 1970 par exemple, sur la côte sud de la Californie, on a constaté chez les goélands de graves problèmes de fécondité. Les œufs étaient complètement imbibés de DDT (ndlr : un pesticide). Dans les années 1980, après une baisse anormale de la population d’alligators dans le sud de la Floride, les scientifiques ont découvert que 82% des œufs n’atteignaient pas l’éclosion et que 60% des mâles avaient un pénis atrophié, tout cela en raison d’une importante concentration de pesticides. Mais ces problèmes ne touchent pas que les animaux.

Ah bon ?

Oui, on constate aujourd’hui une augmentation inquiétante de malformations sexuelles chez les enfants d’agriculteurs. Plus globalement, chez l’être humain se développent des maladies liées à l’empoisonnement. Depuis vingt ans, on connaît une augmentation de 40 à 300% de certains cancers, notamment chez les jeunes enfants. Les centaines de milliers de tonnes de polluants qui ont été déversées dans la nature perturbent la communication entre nos cellules et favorisent les maladies hormonales ou bien les maladies nerveuses, telles qu’Alzheimer ou Parkinson. On a chez l’homme une forte baisse de la fertilité et un développement des maladies immunitaires, comme les allergies.

Que fait la médecine ?


Pas grand-chose. Formidable pour combattre les maladies infectieuses, notre médecine a totalement laissé de côté la prise en compte des produits chimiques qui empoisonnent l’organisme. Les effets ne sont pas encore trop spectaculaires car ces maladies se développent sur le long terme et ne provoquent pas instantanément la mort. Mais d’ici à 2020, on devrait connaître une dégradation de l’espérance de vie.
 

L’homme est donc menacé ?

Oui, on pourrait même assister à terme à une disparition de notre espèce. L’homme est en train de produire un véritable écocide, il scie la branche sur laquelle il est assis. Une étude menée en 1995 par 1 350 experts de l’ONU dans 95 pays a prouvé que 60% des écosystèmes étaient dégradés ou surexploités. Cela se combine avec les problèmes climatiques pour bouleverser encore plus gravement les équilibres.

Faut-il faire confiance à Nicolas Hulot pour nous sortir de là ?
 

Nous devons tous nous y mettre. Surtout, il ne faut pas se focaliser sur le respect de l’environnement pour des raisons esthétiques. Si le beau est important, ce n’est pas la seule donnée à prendre en compte. La biodiversité est avant tout notre meilleure assurance pour l’avenir, c’est le moteur de la santé planétaire. Toutes nos connaissances viennent de l’observation de cette vie diverse. Elle permet aussi bien de découvrir de nouveaux médicaments que de fournir une alimentation variée. Or, l’homme a tendance à mettre en péril cette biodiversité au profit d’une standardisation de la nature. Aujourd’hui, 60% de l’énergie alimentaire provient de quatre plantes : le riz, le blé, le maïs et le soja. En appauvrissant notre environnement, on réduit d’autant nos capacités d’adaptation aux évolutions futures.

Nous vivons donc une nouvelle forme de totalitarisme…

Pour la première fois de son histoire, l’homme a mis au point l’esclavage généralisé de la nature. Il ne se contente pas de dégrader le substrat indispensable à la vie, il ambitionne d’artificialiser totalement le vivant pour le commercialiser. Les OGM n’ont d’autres objectifs que de permettre à ceux qui les créent de déposer des brevets et d’avoir la mainmise sur l’alimentation mondiale. L’entreprise Monsanto a ainsi détenu jusqu’à 80% des brevets sur les plantes. Or, ces OGM ont pour principale faculté d’être tolérants aux pesticides que ces mêmes firmes commercialisent. Ou de faire directement fabriquer par les plantes de nouveaux pesticides, comme pour le maïs BT. C’est un cercle vicieux. En faisant croire à l’humanité qu’on veut la nourrir, on est en train de l’asservir totalement.

Comment le génétique peut encore passer, auprès de certains, comme notre planche de salut ?

Les firmes investissent des millions d’euros en publicité pour se donner une image positive. Les médias participent à l’endormissement des masses. Face aux catastrophes qui s’annoncent, on nous fait croire que la science-toute-puissante fabriquera demain des plantes résistantes à la sécheresse. Mais les experts censés contrôler les dérives de cette science élevée au rang de religion sont loin d’être indépendants. Jusqu’à il y a peu, les scientifiques qui étudiaient les dossiers d’homologation des OGM étaient choisis et indirectement rémunérés par les entreprises dont ils étaient censés expertiser impartialement les produits. Vous imaginez ?! On peut comparer les grands laboratoires actuels à une forme de Star Académie de la science. Ils sont totalement en accointance avec l’industrie et, de plus en plus, en désaccord foncier avec le public. Les expertises qu’ils réalisent ne sont soumises à aucune investigation contradictoire. Nous vivons bien dans une sorte de totalitarisme scientifique qui produit des catastrophes sanitaires comme l’amiante, la vache folle et peut-être demain le portable.

Ces dérèglements sont liés à notre système économique fondé sur la croissance et le profit…

Effectivement. Nous vivons sur un modèle économique hérité du xviiie siècle. A l’époque, les pollutions, plus rares, se noyaient dans l’atmosphère. Mais la population s’est développée à un rythme effréné, comparable à celui des bactéries dans un bouillon de culture, et la pression sur l’environnement s’est accrue. Notre modèle économique, qui ne prend pas en compte l’épuisement des ressources, est totalement caduc. Nous sommes aujourd’hui dans un système de profit à court terme qu’on ne peut même plus qualifier de civilisation, puisqu’une civilisation envisage les choses sur plusieurs générations. Même si Jacques Chirac constate que « la maison brûle », il n’y a pas de traduction en termes d’action. C’est que les deux cent cinquante plus grosses fortunes mondiales, ceux à qui profite le saccage du vivant, s’organisent pour que rien ne change.

Y a-t-il un espoir de voir les choses s’inverser ?

Les experts sont d’accord sur le fait qu’on touche aux rives de l’irréversible. Lorsqu’elles seront atteintes, les grandes métropoles vont s’effondrer. Ce qui est positif, c’est qu’il y a une prise de conscience qui pourrait, à terme, déboucher sur une modification profonde de notre système. Je pense par exemple à une remise en cause du dogme pétrolier et au développement des énergies alternatives. J’espère que les scientifiques vont également lever le nez de leurs tubes à essais, cesser de penser que la vie est maîtrisable et réfléchir en termes éthiques aux conséquences concrètes de leurs travaux.

Face à la dégradation des écosystèmes et des conditions de vie, on pourrait assister prochainement à une révolution. Qu’en pensez-vous ?

Les premiers révolutionnaires qui vont se manifester seront les éléments, au niveau du climat et des grands équilibres biologiques. L’homme sera ensuite contraint de s’adapter. Ou de disparaître.

Après nous le déluge ? Flammarion/Fayard

Entretien : Nicolas Santolaria